L’Express : « Un voyage dans le passé »

5 janvier 2013

Munich, années 1930: un enfant juif observe son voisin d’en face, devenu maître du IIIe Reich. Aujourd’hui historien britannique, Edgar Feuchtwanger raconte enfin ses souvenirs. Rencontre avec celui qui, avant de devoir fuir, a vu monter le nazisme au coin de sa rue.

Longtemps, la vie de famille, les salles de cours et les roses blan-ches du Hampshire (Angleterre) ont suffi au bonheur du Pr Feuchtwanger. Mais tout le monde n’a pas le sinistre privilège d’avoir eu pour voisin le dictateur le plus sanglant du xxe siècle et d’en avoir réchappé. « Pourquoi ne rédiges-tu pas ton autobiographie? » le pressaient son agent littéraire, ses enfants et ses petits-enfants. A 88 ans, Edgar Feuchtwanger est un peu dur d’oreille. Mais son appareil auditif fonctionne à merveille et sa mémoire est excellente. Le vieil homme a donc redonné vie au petit garçon juif qui avait observé, entre 1929 et 1939, le bourreau nazidepuis sa fenêtre, avant de le fuir, huit mois avant le début de la guerre. « Jai voulu raconter Hitler avec mes yeux d’enfant, le démythifier pour mieux rappeler sa folie et sa réalité », dit l’historien dans un anglais aussi impeccable que son costume. Le voyage dans le passé, qui fait l’objet d’un livre et d’un documentaire bientôt diffusé sur Planète + (1), s’est effectué sans douleur, assure-t-il. « Après tout, l’histoire pour moi se termine très bien. »

Il est « plus petit que mon père, plus petit que Rosie »

Elle commence au temps pas si lointain où les Allemands bien nés portaient la culotte de cuir et jouaient au croquet. Au deuxième étage du 38, Grillparzerstrasse, une rue cossue de Munich, vit donc un petit garçon, né en 1924, surnommé « Bürschi ». Son père, Ludwig, est un éditeur respecté, ami de Thomas Mann. Son oncle, Lion Feuchtwanger, l’auteur du célèbre Juif Süss, qui raconte la vie des juifs en Allemagne au xviiie siècle, s’impose comme l’un des écrivains germanophones les plus lus de son époque.

Edgar Feuchtwanger habitait enfant dans la même rue qu'Hitler
 Après guerre, cet opposant farouche au nazisme et sympathisant communiste (ce qui lui vaudra quelques ennuis lors de son exil aux Etats-Unis), participera à la naissance du magazine Der Spiegel. Bürschi, lui, se rêve navigateur, aviateur, champion de crawl, selon les jours. Il chérit aussi sa nurse, Rosie, une marxiste qui n’a pas son pareil pour préparer le chocolat chaud et traduire en mots simples les immenses questions. « Qu’est-ce qu’être juif? » demande le garçon, dont les parents, des intellectuels aisés, laïcs et assimilés, ne fréquentent guère la synagogue. « Toi et moi, on est pareils, c’est juste que les juifs ne croient pas que le petit Jésus a existé », répond Rosie en exhibant la petite croix en or qui caresse son corsage. Le corsage de Rosie a toujours raison.

Mais, à quelques pas de là, Hitler, ce « gredin », comme dit l’oncle Lion, l’entend autrement. Edgar a 8 ans lorsqu’il croise pour la première fois dans la rue le leader nazi. Munich tient une place singulière dans la géographie du IIIe Reich. C’est là, qu’en 1923 Hitler a tenté le putsch qui lui a valu neuf mois d’emprisonnement. Là, aussi, que se trouvent le siège du NSDAP et le domicile d’Ernst Röhm, le chef des terribles Sections d’assaut, exécuté quelques jours après la Nuit des longs couteaux. Là, enfin, que le futur chancelier réside lorsqu’il n’éructe pas à Berlin ou ne toise pas le monde depuis le Berghof, sa résidence secondaire perchée dans les Alpes bavaroises. De l’homme à l’imperméable Mackintosh et au chapeau Trilby l’enfant remarque la moustache, la prunelle bleu métal, la courte taille – il est « plus petit que mon père, plus petit que Rosie », écrit-il – une petite coupure au menton et même… quelques poils dans les oreilles. « Il m’a regardé droit dans les yeux, n’a pas souri. Ce qui frappait le plus chez lui, c’était l’impression de puissance qu’il dégageait. Il transpirait le goût du pouvoir. A l’époque, je savais qu’il était dangereux. Ce n’est que plus tard que j’ai compris le monstre qu’il était », se souvient Edgar.

« A la maison, mes parents ne parlaient que de Hitler »

Dans la Grillparzerstrasse, le ciel s’assombrit brutalement. Les bottes claquent, les brassards rouge, blanc et noir paradent, les moteurs des Mercedes noires font des bruits de canons. Derrière les rideaux du salon, les Feuchtwanger aperçoivent Röhm, Benito Mussolini ou Neville Chamberlain. Edgar ne reconnaît personne, mais devine le danger. « A la maison, mes parents ne parlaient que de Hitler » Rosie pleure, puis doit faire ses valises : les lois de Nuremberg, qui fichent dès septembre 1935 l’antisémitisme dans le corpus législatif du Reich, interdisent aux juifs d’employer du personnel de sang allemand de moins de 45 ans. A Berlin, l’appartement de l’oncle Lion a été mis à sac. Les livres de l’écrivain sont prohibés, ses biens, confisqués. La machine à tuer nazie se met en place.

Le cahier d'écolier d'Edgar, alors âgé de 8 ans.

Au même moment, en classe, Edgar dessine sagement des svastikas sur ses cahiers, tend le bras quand Fräulein Weikl le lui demande, et ne comprend pas pourquoi Ralph, son meilleur ami, ne lui adresse plus la parole. Plutôt, il le comprend trop bien. « Je n’ai jamais admiré Hitler et je n’ai jamais eu honte d’être juif, mais j’étais un élève appliqué. La propagande était partout et il fallait obéir. »

Tenaillés par l’angoisse, les Feuchtwanger s’interrogent : faut-il quitter Munich pour la Palestine ? Rejoindre Sanary-sur-Mer, dans le sud de la France, où se sont réfugiés l’oncle Lion et Bertolt Brecht ? Rallier Prague, où vit la tante Bella ? Le choix se porte sur l’Angleterre. Entre-temps, l’ogre nazi n’a fait qu’une bouchée de l’Autriche et de la région des Sudètes, en Tchécoslovaquie, et la Nuit de cristal, premier pogrom de l’ère nazie, a englouti les dernières lueurs de la démocratie. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, 200 synagogues sont détruites, une centaine de juifs assassinés et près de 30 000 d’entre eux déportés vers les camps de concentration. Soixante-quatorze ans plus tard, Edgar n’a rien oublié de cette nuit glaciale où les brutes de Goebbels ont cogné à sa porte. « On entendait des cris dans la rue, le ciel avait des éclairs orange à cause des flammes. Les soldats sont entrés chez nous, ont hurlé et ont emmené mon père sous les yeux de ma mère et les miens. »

Ludwig sera interné six semaines à Dachau. Il en reviendra à la veille de Noël, amaigri, vieilli, bien décidé, cette fois, à fuir « le salaud » d’en face… lequel passera un réveillon tranquille à son domicile, servi par sa fidèle intendante, Mme Winter, écrit Edgar.

Il avoue se sentir étranger lorsqu’il se rapproche du Rhin

On s’étonne du retour miraculeux de Ludwig parmi les siens. Mais non : « A l’époque, il arrivait que les nazis envoient des juifs à Dachau pour les effrayer et les inciter à fuir l’Allemagne », précise l’historien.

Lorsque Edgar quitte Munich pour l’Angleterre, à l’âge de 14 ans, c’en est fini de l’enfance. Bürschi, l’enfant choyé, est devenu un jeune homme lucide, passionné d’Histoire, prêt à embrasser sa nouvelle patrie et la modernité (il Skype aujourd’hui avec l’aisance d’un jouvenceau). « L’euphorie peut conduire à l’excès. Mais il fallait tout de même être « damn stupid » pour adhérer au fanatisme monstrueux de Hitler. Comment tant de gens éduqués ont-ils pu tomber dans le panneau ? » s’étonne-t-il aujourd’hui. Avec son pays de naissance, les liens restent distendus. Edgar fréquente l’église anglicane et souhaite que l’on se souvienne de lui comme d’un « honorable citoyen britannique ». Il avoue se sentir comme un étranger lorsqu’il se rapproche du Rhin. « Le nazisme est pour l’Allemagne comme un nuage lourd impossible à chasser », dit le vieil homme. Lui ne s’est jamais senti si léger.

(1) Hitler, mon voisin, de Bertil Scali, le 24 janvier sur Planète +.

Pas de commentaire

Les commentaires sont fermés.