L’Obs : « Après le livre, le documentaire »

24 janvier 2013

Le vieil homme parle un anglais impeccable mais son accent est germanique. Edgar Feuchtwanger quitte son village du Hampshire, prend le train pour Londres et s’envole pour Munich, sa ville natale quittée il y a soixante-treize ans. « Quand j’étais enfant, la vie me semblait tranquille et stable [silence]. Mais, bien sûr, ce n’était pas le cas [silence]. Je vivais en quelque sorte au coeur de cet ouragan qui a fini par déferler sur le monde. »

 

Ainsi commence « Hitler, mon voisin », documentaire qui retrace une histoire étonnante : celle d’une famille juive, représentant tout ce que Hitler exécrait – intellectuelle, aisée, progressiste -, qui a assisté depuis ses fenêtres à la montée du nazisme

 

En cet été 1929, enrichi par les droits d’auteur de « Mein Kampf », Hitler quitte sa chambre des faubourgs et s’installe dans un appartement de 300 mètres carrés, au deuxième étage d’un immeuble cossu de la Prinzregentenplatz. Les Feuchtwanger, qui habitent une rue adjacente, sont aux premières loges. « Bien sûr, nous nous sommes sentis menacés. Mais personne n’avait encore idée à quel point la menace était importante. »

 

La porte cochère d’un immeuble bourgeois. Un vaste appartement reconverti en bureaux. Quand le visiteur à cheveux blancs leur dit que Hitler habitait juste en face, les employées tombent des nues : « La vache ! On n’en savait rien. Mais bon, nous ne sommes pas de Munich, nous… » Elles sont surprises, et un brin narquoises. Comme si cette histoire ne concernait pas leur génération. Le vieil homme ne se départit jamais de son sourire d’une aimable ironie. Sans doute est-il submergé par les images anciennes, mais il ne le montre pas. L’Angleterre a déteint sur lui : il conserve un flegme britannique.

 

Les Feuchtwanger étaient allemands depuis toujours, et munichois depuis un siècle. Le père d’Edgar, Ludwig, dirigeait une prestigieuse maison d’édition, Duncker & Humblot, qui avait publié Goethe et Hegel. La mère, Erna, fréquentait la haute société. Quant à l’oncle, il était tout simplement l’écrivain le plus lu de sa génération. Lion Feuchtwanger était l’auteur d’un best-seller international, « le Juif Süss », ouvrage qui dénonçait l’antisémitisme dès 1924. « Nous n’étions pas du genre à courber l’échine », résume son neveu.

 

Les parents d’Edgar, comme beaucoup d’Allemands raisonnables, ne prennent pas ce rustre vociférant au sérieux et pensent que son mouvement sera un feu de paille. Mais la crise économique leur donne tort. Hitler devient l’idole des classes moyennes qui craignent d’être déclassées et les nazis s’imposent comme la deuxième force politique du pays. L’oncle écrivain choisit ce moment pour publier « Erfolg », un roman à clé où tout le monde reconnaît Hitler sous les traits d’un politicien fanatique et démagogue. Gros succès de vente. Fureur du dictateur en puissance qui est élu quelque mois plus tard chancelier. Lion Feuchtwanger, en voyage aux Etats-Unis, juge préférable de ne pas rentrer en Allemagne. Il fait partie des premiers citoyens d’outre-Rhin déchus de leur nationalité. Sa famille, qui se serait bien passée de cette publicité, se retrouve dans la ligne de mire. En espérant des jours meilleurs, les parents d’Edgar décident néanmoins de rester à Munich.

 

A l’école, où il ne subit aucune discrimination, le petit garçon dessine des croix gammées dans ses cahiers. Tout près de chez lui habite Eva Braun et, à travers les canisses de la clôture, il aperçoit parfois le Führer se délassant sur une chaise longue. Ernst Röhm, le chef des sinistres Sections d’Assaut, a une belle maison dans le quartier. Himmler, Goering et Rudolf Hess sont eux aussi munichois. « J’avais le même dentiste que Hitler », confesse le vieil homme avec un petit rire. Ca paraît maintenant extraordinaire parce que, aujourd’hui, Hitler n’est plus vraiment un personnage réel, il est devenu une sorte de figure du mal. » Mais le petit garçon de l’époque ne regardait pas le monsieur qu’il croisait de temps à autre comme un monstre, juste comme un humain un peu intimidant.

 

En 1935, après l’adoption des lois sur « la protection du sang et de l’honneur allemands », tout change. Les parents d’Edgar deviennent des citoyens de seconde classe, le père ne peut plus exercer sa profession d’éditeur, les invitations se raréfient. Plus de 30 000 juifs quittent l’Allemagne tant l’atmosphère est irrespirable, mais les Feuchtwanger ne parviennent pas à s’y résoudre. Après que le père a été interné au camp de Dachau et miraculeusement libéré (la Gestapo n’a pas fait le lien avec l’auteur honni par Goebbels), cette fois ils n’hésitent plus. Grâce à l’oncle et à diverses relations, ils obtiennent pour 1 000 livres sterling des visas pour la Grande-Bretagne. Edgar deviendra un brillant professeur d’histoire mais, sans ses enfants et petits-enfants, peut-être n’aurait-il jamais rédigé son autobiographie.

 

Eric de Saint-Angel

 

« Hitler, mon voisin/Souvenirs d’un enfant juif », d’Edgar Feuchtwanger, avec Bertil Scali (éditions Michel Lafon).

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